BON SANG… MAIS… C’EST BIEN SÛR !

La petite vieille au cabas grimpe avec difficulté l’escalier en colimaçon, un main cramponnée à la rampe, l’autre tenant sa canne et son sac encore vide. Elle doit s’arrêter à mi-volée pour reprendre des forces. Le cabinet du médecin se trouve au premier étage d’un vieil immeuble, au bout d’un couloir où flotte une légère odeur de café et de désinfectant. Il n’a pas trouvé mieux, du moins à des tarifs acceptables. Sur la porte, une petite plaque indique simplement : « Docteur Leweb, rhumatologue ». Chaque jour, il reçoit des patients dont les douleurs racontent des histoires différentes : certains ont mal aux genoux, d’autres aux épaules, au dos ou aux mains. Mais cette fois-là, une patiente allait lui rappeler pourquoi il avait choisi ce métier.

« C’est votre tour, Madame… ?
- Madame Denis, soixante-six ans, teinturière retraitée.
- Asseyez-vous, et dites-moi ce qui vous amène ici. »
La patiente resta d’abord silencieuse quelques secondes.
« Docteur, j’ai mal partout, mais ce n’est pas vraiment ça qui m’inquiète. »
Le médecin leva les yeux de son écran et la dévisagea par-dessus ses lunettes.
« Qu’est-ce qui vous inquiète donc ?
- C’est que personne ne me croit…».

Cette phrase resta suspendue dans la pièce pendant plusieurs secondes. Puis Madame Denis expliqua qu’elle avait des douleurs depuis plus d’un an.
Ses doigts étaient souvent raides le matin, ses genoux la faisaient souffrir dans les escaliers et ses épaules semblaient peser une tonne après quelques heures de tâches domestiques. Elle avait consulté plusieurs médecins. On lui avait parlé d’âge, de fatigue, de stress, de cédanlatête…
« On m’a même dit que je devais apprendre à vivre avec, murmura-t-elle encore troublée.

Le docteur Leweb ne répondit pas immédiatement. Il commença par l’examiner attentivement. Il observa ses mains, la mobilité de ses articulations, la façon dont elle se levait et marchait. Puis il lui posa une longue série de questions. Depuis quand les douleurs apparaissaient-elles ? Étaient-elles plus fortes la nuit ou le matin ? Certaines articulations gonflaient-elles ? Avait-elle eu de la fièvre ? Était-elle plus fatiguée qu’avant ? Avait-elle d’autres maladies ? Maigri ? Des traitements ? Au bout de longues minutes, il se redressa.

« Madame, je ne vais pas prétendre avoir déjà toutes les réponses, mais j’en ai au moins une : moi, je vous crois. ».

D’un coup, Madame Denis semblait se tenir plus droite, ses yeux étaient plus brillants, presque souriants, pleins d’espoir.

« Vous êtes le premier à me dire ça… ».

Le médecin prescrivit plusieurs examens complémentaires. Il voulait être sûr de l’origine de ces douleurs avant de proposer un traitement. Unesemaine plus tard, elle revenait avec ses résultats. Le diagnostic révélait un rhumatisme inflammatoire qui expliquait ses symptômes depuis des mois. Peu destructeur mais douloureux, dont le traitement demanderait du temps. Mais enfin, au moins la douleur avait un nom. Le docteur Leweb lui expliqua calmement les différentes possibilités : médicaments, traitements locaux, activité physique adaptée, suivi régulier et exercices pour préserver la mobilité.

Vous allez devoir travailler avec votre corps, pas contre lui, dit-il.
- Et si j’ai encore mal ? s’inquiéta-t-elle en souriant néanmoins.
- Vous me le dites. On ajuste au fur et à mesure. Le traitement n’est pas un examen que vous devez réussir. C’est quelque chose qu’on construira
ensemble. »

Les mois passèrent. La patiente revint régulièrement. Au début, elle arrivait avec sa canne. Puis un jour, elle entra dans le cabinet sans elle. Le rhumatologue le remarqua immédiatement.

« Où est votre canne ?
- Je crois qu’elle aussi a pris sa retraite, répondit-elle avec un clin d’oeil malicieux.

Ils éclatèrent de rire de bon coeur.
Les douleurs n’avaient pas complètement disparu. Certains jours restaient plus difficiles que d’autres. Mais la patiente avait retrouvé des gestes qu’elle croyait perdus : ouvrir un bocal, jardiner, monter les escaliers sans s’arrêter. Un après-midi, au moment de partir, elle se retourna vers le médecin.

« Docteur, je sais bien que je ne guérirai pas complètement, à mon âge. Mais vous savez ce qui m’a le plus aidée ?
- Voyons voir… Les médicaments, les exercices, les infiltrations ?
- Non, c’est quand vous m’avez dit « je vous crois » le premier jour où vous m’avez vue, dit-elle en posant la main sur la poignée de la porte. »

Puis elle sortit. Le docteur Leweb resta quelques secondes immobile, pensif.
Il connaissait par coeur les articulations, les inflammations, les traitements et les examens. Il savait interpréter une radiographie et reconnaître les signes d’une maladie.

Mais ce jour-là, il se rappela quelque chose d’encore plus important : souvent, soigner quelqu’un commence simplement par écouter sa douleur, et lui rendre le droit d’être entendu.

« Voilà qui mériterait d’être mis au programme des études de médecine, et même de remplacer ce concours et ce numerus clausus stupides qui ne
servent qu’à fabriquer des machines à soigner comme on en voit tant », conclut-il in petto.

Toute ressemblance avec des personnes existantes ne serait bien sûr que pure coïncidence…

Le Rhumatologue - No. 118
No. 118 Septembre 2026

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